La photographie en relief

Appareil de prise de vues (Rolleidoscope) pour photo double 6X6

Visionneuse  à mise au point réglable

Comment on tombe dans la photographie en relief.

Je suis tombé dans la photographie en relief un peu comme Obélix, par hasard. C’était vers février 1994, un an à peine avant le centenaire de l’invention du Cinématographe.

L`Institut Lumière à Lyon avait organisé à cette occasion une exposition autour des frères Lumière (devenue permanente depuis).

Parce que je préparais un CDRom sur le même sujet (Le cinéma des Lumière) ma curiosité était particulièrement vive et attentive. Tout ce que j’y decouvrais attisait mon intérêt. En particulier cette salle quasiment vide, garnie sur le plus grand de ses murs, d’une série d’oculaires couplés et éclairés de l’intérieur.

Il suffisait de se pencher, d’ajuster les deux yeux comme avec des jumelles et le miracle surgissait. Les enfants. les adultes, toute la famille Lumière était là, jouant, bavardant, pratiquant de le musique, avec un effet de présence absolument saisissant. C’était la tante « Guitte“ qui, Vérascope en mains, avait joué les reporters de la saga familiale.

La troisième dimension introduisait une vie et un réalisme à la limite de l’iIliusion. Il y avait quelque chose de fascinant à observer ce monde en trois dimensions.

Brève histoire de la photographie en relief

Quelques repères chronologiques,

La photographie en relief, aussi surprenant que cela puisse paraitre, est aussi ancienne que la photographie «plate» (la photographie telle qu’elle est répandue aujourd’hui). L’invention de l’image en relief est même antérieure à celle de la photographie, puisqu’en 1838, Wheatstone, membre de la Société Royale de Londres, invente un dispositif à miroirs restituant le relief (je rappelle que la date officielle de l’invention de la photographie est 1839). Par ailleurs le principe de l’obtention d’une image en relief avait déja été posé dans l’Antiquité par Euclide et repris par Léonard de Vinci, en 1484.

En 1844, David Brewster applique le principe de Wheatstone à la photographie; la photographie stéréoscopique est née. En 1850 Duboscq construit le premier stéréoscope en série. C’est à partir de 1851 que la grande vogue de la photo en relief va se développer, grâce a l’influence de la Reine Victoria qui s’est vue offrir un stéréoscope et qui devient une grande fervente de ce procédé, ainsi que sous l’impulsion, du moins pour la France, de l’abbé Moigno. Entre 1851 et 1880, le succès de la stéréoscopie est considérable; c’est son âge d’or, en particulier sous le second empire. Elle suit tous les progrès de la photographie : daguerréotypes, ambrotypes, négatifs-papier, négatifs-verre, albumine ou collodion.

Parfois pour les épreuves on procède au coloriage et même au trucage, pour les «diableries» notamment. Dans les toutes derniéres années du XIX° siècle, un changement important se produit (lié a l’évolution technique de la photographje) : le monde amateur s’ouvre largement à la pratique photographique, y compris stéréoscopique. Un industriel francais comme Jules Richard, pendant cinquante ans, sera le grand spécialiste du relief, mais tous les autres fabricants affichent à cóté des appareils «classiques» des appareils stereoscopiques. L’un de ses premiers usages sera celui de l’inventaire du monde (mouvement général), il se poursuivra encore au debut du XX°, comme auxiliaire pédagogique dans les écoles primaires. Tout le secteur commercial de la carte postale et de la photo touristique sera irrigué par l’usage de la stéréoscopie. Avec des hauts et des bas, la photographie stéreoscopique sera très vivace jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

Son usage se perd brutalement au début des années 50, au moment où l’industrie américaine met sur le marché un très grand nombre d’appareils stereoscopiques. Il y a là un vrai mystère. A tel point que même les historiens de la photographie ne semblent pas se préoccuper de cette question. La disparition n’est plus seulement technologique ou commerciale, elle atteint aussi notre mémoire collective.

 

 

Appareil reflex format 35 mm (fabrication artisanale allemande)

Appareil numérique

Quel est le principe de la photographie en relief ?

Il est très simple: il consiste à reproduire les conditions de la vision binoculaire. En effet, c’est parce que nous avons deux yeux (et un cerveau) que nous voyons en relief. L’œil droit et l’œil gauche ne voient pas exactement la même chose, l’un voit un peu plus à droite, l’autre un peu plus à gauche. Le cerveau traite alors les informations qu’il reçoit des deux yeux et, à partir des différences, il peut «calculer» le relief. Pour la photographie il faudra reproduire ces conditions au moment de la prise de vues et au moment du visionnage.

A la prise de vues il faut prendre deux photos du même objet légèrement décalées, l’une sur la gauche, l’autre sur la droite. Pour cela on peut soit utiliser un appareil spécial avec deux objectifs (et deux chambres), soit «coupler» deux appareils classiques et les déclencher en même temps, soit enfin avec un seul appareil prendre une première photo, un peu à gauche,

une deuxième, un peu à droite. Cela suppose, dans ce dernier cas, que l’objet photographié est statique.

Au visionnage il faut donner à chaque oeil la photo qui lui revient, d’où l’emploi classique d’un stéréoscope (appareil muni de deux oculaires) ou d’un projecteur à deux objectifs.

Pourquoi la photographie en relief a-t-elle quasiment disparu ?

Je le disais tout à l’heure, la disparition de la photographie stéréoscopique est un vrai mystère. Plusieurs hypothèses ont été avancées, mais personnellement je n’en trouve aucune vraiment convaincante.

– La première, à mon sens totalement erronée, pour ne pas dire dénuée de sens, voudrait que la photo relief ait eu un usage immoral: il y aurait eu trop de photos indécentes ou pornographiques.

– La concurrence du cinéma lui aurait été fatale. Peu convaincant, car la photographie plate a connu cette même concurrence (si tant est que c’en soit une). Deux raisons restent plus probantes:

– La nécessité de procéder au montage minutieux des «couples» stéréoscopiques. La manipulation va à l’encontre de la facilité technique revendiquée par les marchands aujourd’hui.

– La photo classique s’expose, se montre, elle est immédiatement publique; la photo stéréoscopique passe par un dispositif, le stéréoscope ou les lunettes, bref par une prothèse oculaire; elle s’archive plus qu’elle ne s’expose. Malgré ce, reste une autre question mais qui est aussi une réponse: la stéréoscopie disparait parce qu’elle n’a pas été reçue socialement comme un bon objet esthétique. Il n’y a jamais eu de photographes célèbres pour des photographies en relief… mais alors la question est déplacée: pourquoi n’est-elle pas un bon objet? C’est une autre question, très importante, mais tout aussi délicate quant à la réponse.